Retraite par répartition ou capitalisation ?
Juillet 2026
Les retraites représentent 23 % de la dépense publique en France1. C'est le premier poste budgétaire. On pourrait donc s'attendre à ce que le choix du système de financement soit le grand sujet du débat public. Il ne l'est pas. On se bat sans fin sur les paramètres : l'âge de départ, la durée de cotisation, l'indexation. Mais le choix du moteur lui-même, répartition ou capitalisation, est traité comme une question close, presque comme un tabou.
Comment marche la répartition ?
Dans un système par répartition, les cotisations des actifs d'aujourd'hui paient les pensions des retraités d'aujourd'hui. Vous ne cotisez donc pas pour vous-même. Vous payez pour vos aînés, et vous recevez en échange une promesse : que la génération suivante fera pareil pour vous.
Combien rapporte ce placement obligatoire prélevé sur votre salaire ? Dans la mesure où votre pension sera payée, le moment venu, par les cotisations des générations futures, le rendement implicite de la répartition correspond au taux de croissance de la masse salariale : la hausse des salaires et celle du nombre de cotisants.
Comment marche la capitalisation ?
Dans un système par capitalisation, vos cotisations sont placées sur les marchés financiers, et elles fructifient jusqu'à votre départ. Là, vous récupérez le capital accumulé et ses intérêts, transformés en rente. Vous cotisez pour vous-même. Vous possédez un capital réel, et son rendement, c'est celui des marchés.
Pourquoi l'Europe a majoritairement choisi la répartition ?
Quand la France et l'Allemagne reconstruisent leur système en, respectivement, 1941 et 1957, elles choisissent délibérément la répartition après le traumatisme des guerres et des vagues d'inflation qui ont laminé l'épargne accumulée des ménages2. La répartition ne distribue que ce qui est produit aujourd'hui ; elle est immunisée contre l'effondrement monétaire. Après des décennies qui avaient ruiné les épargnants, c'était un choix rationnel, d'autant que la démographie en hausse de l'après-guerre et les hausses de salaire laissaient entrevoir de bons rendements pour le système par répartition.
Est-ce encore le bon choix aujourd'hui ?
Il existe un critère, formulé dès les années 1960, pour trancher la question. On l'appelle la condition d'Aaron : dans un modèle simplifié, la répartition offre un meilleur rendement implicite que la capitalisation tant que la croissance de la masse salariale dépasse le rendement réel du capital. Sinon, l'avantage va à la capitalisation.
En France aujourd'hui, les deux moteurs de la répartition sont en panne.
La démographie, d'abord : l'indicateur de fécondité français est passé de 2,9 enfants par femme dans les années 1950 à 1,62 en 2024. Le rapport entre les 20-64 ans et les 65 ans et plus, qui détermine en grande partie le ratio cotisants/retraités, est tombé de 6 en 1936 à 2,6 en 2024. Le premier moteur cale3.
La croissance des salaires, ensuite, est très liée aux gains de productivité. Les scénarios du Conseil d'Orientation des Retraites tablent sur des gains de l'ordre de 1 % par an dans le futur4. Le second moteur tousse.
Cela se traduit donc par un rendement en baisse pour les dernières générations, autour de 1,5 à 2 % par an5.
Certes, ce rendement n'expose pas directement l'épargnant aux variations des marchés. Mais il n'est pas sans risque : il dépend de décisions politiques futures, de la démographie et de la croissance des salaires. Et surtout, quand on le compare aux 5,2 %, en termes réels, de rendement des actions mondiales sur 125 ans (1900-2024)6 et qu'on connaît l'impact des intérêts composés, la différence est colossale. Pour un salarié qui commence à travailler à 25 ans, qui gagne le salaire moyen français de 3 600 € brut par mois et qui cotise donc pour sa retraite 1 000 € par mois (part salariale et patronale), on parle de plus de 800 000 € de différence à 65 ans7.
Au-delà du rendement, rester en répartition pure a des effets secondaires négatifs importants.
La répartition, du fait de la démographie dégradée en Europe, pèse lourdement sur le coût du travail. Comme on se prive de la puissance des intérêts composés et que les deux moteurs de la répartition sont grippés, nous avons beaucoup augmenté les cotisations retraites : le seul taux du régime de base a plus que doublé en près de 60 ans, passant de 8,5 % en 1967 à près de 18 % aujourd'hui (et la cotisation retraite totale, complémentaire comprise, approche désormais 28 % du salaire brut)8. Nous avons donc augmenté le coût du travail et ainsi réduit sa compétitivité par rapport à d'autres géographies. De nombreux emplois ont donc été supprimés ; or le nombre de travailleurs est l'un des deux moteurs de rendement de la retraite par répartition. C'est le serpent qui se mord la queue.
Cela prive le pays de capital long. Le rapport Draghi chiffre à 750-800 milliards d'euros par an l'investissement supplémentaire dont l'Europe a besoin pour rattraper son retard de compétitivité et réaliser sa transition énergétique et numérique9. La retraite par capitalisation est un immense réservoir d'épargne longue dont on se prive. Cela veut dire moins de financement de l'innovation, et donc moins de gains de productivité, et donc moins de hausses de salaires, l'un des deux moteurs de rendement pour la retraite par répartition. C'est le serpent qui se mord la queue une deuxième fois.
Cela entretient une inculture financière et déresponsabilise. Puisque l'État « s'occupe de tout », les Français n'apprennent pas à investir pour leur futur.
Alors, doit-on passer au tout capitalisation immédiatement ?
Non, pour deux raisons.
D'abord, c'est impossible. Basculer d'un système à l'autre obligerait une génération à payer deux fois : financer les pensions de ses aînés, qui n'ont rien capitalisé, et remplir en même temps son propre compte.
Ensuite, la répartition a une vertu que la capitalisation n'a pas : elle redistribue. Minimum vieillesse, droits familiaux, trimestres validés en maladie, pensions de réversion. La capitalisation, elle, ne rend que ce qu'on y a mis.
C'est pour ça qu'il ne faut pas remplacer la répartition, mais lui ajouter un étage de capitalisation très significatif. La Suède, partie d'une répartition comme la nôtre, l'a fait dans les années 1990 ; les Pays-Bas et le Danemark en ont fait la clé de voûte de leurs retraites.
Ce modèle mixte desserrerait d'un coup trois des blocages majeurs français : le sous-financement des transitions numérique et écologique, le coût du travail, l'inculture financière.
À nous, citoyens, de mettre cette question sur la table : cesser de débattre sans fin des paramètres d'un système à bout de souffle, et exiger qu'on en bâtisse enfin un qui tienne au XXIᵉ siècle.
Notes
1 OCDE, Pensions at a Glance 2025 — dépense publique de retraite (source).
2 Système de retraite en Allemagne (source) ; COR, repères chronologiques (source).
3 Démographie de la France (source) ; COR, cadrage statistique (source) et démographie (source).
4 COR, rapport annuel 2024 — synthèse (source).
5 INSEE, Économie et Statistique n° 481 (source).
6 Cambridge Judge Business School / UBS, Global Investment Returns Yearbook 2025 — 5,2 % réel pour les actions mondiales sur 1900-2024 (source).
7 Différence de capital à 65 ans entre 1,75 % et 5,2 % de rendement réel, pour une cotisation de 1 000 € par mois versée de 25 à 65 ans (calcul d'une rente capitalisée mensuellement).
8 Cercle de l'Épargne, histoire des cotisations retraite (source).
9 Parlement européen, rapport sur le rapport Draghi (source).