Comment peut-on épargner autant et posséder si peu nos entreprises ?
Juillet 2026
Le Français médian est plus riche que l'Américain médian : 146 000 dollars de patrimoine, contre 124 0001. Les Français épargnent 17,9 % de leurs revenus2, à définition comparable, environ deux fois plus que les Américains3. Leur patrimoine cumulé atteint 16 500 milliards d'euros4, soit près de six années de PIB.
Et pourtant, 50 % du CAC 40 est détenu par des non-résidents5, quand les actions américaines sont, elles, détenues à 80 % par les Américains6. Et le rapport Draghi estime qu'il manque à l'Europe 750 à 800 milliards d'euros d'investissement par an pour rattraper son retard de compétitivité et financer les transitions numérique et écologique7.
La France est un pays d'épargnants qui manque de capital.
Comment est-ce possible ?
Pour 100 € épargnés en France, 62 € vont à l'immobilier et 6,60 € vont aux actions cotées8. Aux États-Unis, pour 100 € épargnés, 32,50 € vont aux actions cotées9.
Non seulement les Français investissent énormément dans la pierre, mais leur épargne financière est très peu investie dans les entreprises. La plus grosse poche d'épargne financière des Français est l'assurance vie. Or les trois quarts de cette épargne sont logés dans les fonds en euros, eux-mêmes investis à environ 80 % en obligations : de la dette d'États, de banques et de grandes entreprises10. À l'inverse, la plus grosse poche d'épargne financière des Américains est le compte retraite (401(k), IRA, fonds de pension), investi aux trois quarts en actions11.
Dit simplement : l'épargne financière des Français sert d'abord à financer de la dette, notamment celle de nos États. Celle des Américains sert d'abord à financer les fonds propres des entreprises.
Les deux graphiques qui suivent montrent le trajet complet de l'épargne : à gauche, les enveloppes par lesquelles l'épargne transite ; à droite, ce qu'elle détient réellement au bout du compte.
Est-ce un problème ?
C'est un double problème.
D'abord pour nous, épargnants : nous nous privons des rendements de la classe d'actifs qui a le mieux performé. Sur les dix dernières années, le fonds en euros de l'assurance vie a rapporté environ 1,9 % par an12, l'immobilier résidentiel français environ 5,4 % par an avant impôts, soit 2,4 % par an d'appréciation des prix et environ 3 % par an de loyers nets de charges13. Sur la même période, le CAC 40 avec dividendes réinvestis a rapporté environ 9 % par an14.
Concrètement : 100 000 € placés il y a dix ans seraient devenus 121 000 € dans un fonds en euros, 169 000 € dans l'immobilier, 233 000 € sur le CAC 40. Certes, le capital du fonds en euros est garanti, contrairement aux actions. Mais cette garantie n'est pas gratuite : elle s'est payée environ sept points de rendement par an. C'est très cher, surtout quand on a un horizon de long terme qui permet de digérer les soubresauts des actions.
Ensuite pour nous, en tant qu'économie : nous manquons de financement pour l'innovation et la transition écologique. Le capital-risque investit chaque année l'équivalent de 1,1 % du PIB aux États-Unis, contre 0,25 % en France, soit 339 milliards de dollars contre 7,4 milliards d'euros en 202515. Et qui alimente le capital-risque américain ? D'abord les fonds de pension, qui représentent environ 35 à 40 % des engagements dans les fonds de capital-investissement16. Les startups américaines sont financées par l'épargne retraite du pays. Notre épargne, elle, finance essentiellement de la dette.
Comment en est-on arrivés là ?
Nous avons construit des incitations favorables à l'immobilier. Si vous vendez votre résidence principale, la plus-value est totalement exonérée d'impôt17. Et surtout, l'immobilier est le seul actif qui permet à un particulier de s'endetter massivement.
La régulation pousse les assureurs à acheter de la dette d'État plutôt que des actions, d'où la répartition constatée dans l'assurance vie. Le fonds en euros est garanti : vous pouvez récupérer votre capital à tout moment. Pour tenir cette promesse, l'assureur doit détenir des actifs dont la valeur ne fluctue pas, c'est-à-dire des obligations. La réglementation européenne, Solvabilité II, renforce ce biais : pour 100 € d'actions cotées logés dans son fonds en euros, un assureur doit immobiliser environ 39 € de fonds propres ; pour 100 € de dette d'un État de l'Union européenne, zéro18. Le régulateur a rendu le prêt à l'État gratuit en capital, et la propriété des entreprises coûteuse.
Le choix de la retraite par répartition, aux dépens de la retraite par capitalisation, prive les entreprises d'une épargne énorme. Aux États-Unis, c'est la première source d'épargne placée dans les entreprises.
Culturellement, il y a un conservatisme des Français et des assureurs. Ce conservatisme n'est pas un trait de caractère : c'est une conséquence des incitations créées par l'État. L'Américain, précisément parce que sa retraite dépend de son 401(k), a l'impératif d'apprendre à investir dès son premier salaire. Le Français, protégé par la répartition, n'a jamais eu à se poser la question.
Comment changer ?
L'État devrait modifier les incitations pour orienter l'épargne des Français vers les entreprises. Mais il ne faut pas être naïf : plus sa dette grossit19, plus il a besoin que cette épargne le finance, lui. C'est le serpent qui se mord la queue : le déficit capte l'épargne, l'épargne captée ne va pas aux entreprises, et les entreprises qui ne naissent pas ne créeront jamais la richesse qui aurait résorbé le déficit.
Au-delà de la réduction du déficit, les solutions sont connues. Introduire une dose de capitalisation dans notre système de retraite. Alléger les contraintes de solvabilité qui pèsent sur les investisseurs de long terme. Et pourquoi pas permettre, comme aux États-Unis, aux propriétaires de réemprunter sur la valeur de leur bien immobilier, pour investir ailleurs que dans les murs.
Individuellement, n'attendons pas l'État, mais mesurons ce que ses choix nous coûtent : nous sommes parmi les épargnants les moins exposés aux actions, pourtant la meilleure classe d'actifs sur le long terme. Les outils existent (PEA, PER, assurance vie en unités de compte) et chacun décide librement où va son épargne. Un horizon de vingt ans mérite mieux que 2 % par an.
La France a déjà une épargne abondante ; il lui reste à s'en servir pour financer l'innovation et la transition écologique. Et ça commence par nos actions, dans les deux sens du terme.
Nous pouvons faire de la France un pays d'épargnants qui possède enfin son capital.
Notes
- UBS, Global Wealth Report 2025 : patrimoine médian par adulte fin 2024 de 146 017 $ en France contre 124 041 $ aux États-Unis. En moyenne, l'ordre s'inverse : 620 654 $ contre 301 503 $ [lien]
- Insee, Comptes nationaux trimestriels, T4 2025 : taux d'épargne des ménages de 17,9 % du revenu disponible brut au T4 2025 (18,3 % en moyenne sur l'année 2025, plus haut niveau depuis 1979 hors Covid) [lien]
- BEA, Personal Saving Rate : entre 3,6 % (décembre 2025) et 5,4 % (moyenne 2024). Le taux français est mesuré brut, le taux américain net de dépréciation : les chiffres bruts ne sont pas directement comparables. À définition comparable, l'écart est d'environ un à deux, et c'est ce rapport prudent que retient le texte [lien]
- Insee, Le patrimoine économique national en 2024 (Insee Première n°2081) et Banque de France, Épargne des ménages, T3 2025 : actifs bruts des ménages d'environ 10 000 Md€ d'immobilier et 6 500 Md€ de placements financiers [lien · lien]
- Banque de France, La détention des actions des sociétés françaises du CAC 40 par les non-résidents (Bulletin 261/3, décembre 2025) : 50,0 % fin 2024 ; 18 des 35 sociétés couvertes par l'étude sont majoritairement détenues par des non-résidents [lien]
- US Treasury, Foreign Portfolio Holdings of U.S. Securities, juin 2025, et Apollo Academy : la détention étrangère des actions américaines atteint un record historique d'environ 18 à 19 % du marché (environ 20 000 Md$), soit une détention domestique d'environ 80 % [lien · lien]
- Commission européenne, The Draghi report on EU competitiveness, septembre 2024 : « a minimum annual additional investment of €750 to €800 billion », soit 4,4 à 4,7 % du PIB de l'UE [lien]
- Estimation N72N d'après Insee, Banque de France et France Assureurs (fin 2024 et 2025) : voir le premier graphique ; immobilier 62 %, actions cotées 6,6 % d'un patrimoine total de 16 460 Md€
- Estimation N72N d'après Federal Reserve, Financial Accounts (Z.1), table B.101, T4 2025, et ICI, Quarterly Retirement Market Data : actions cotées à 32,5 % d'un patrimoine de 187 800 Md$ [lien · lien]
- ACPR, La situation des assureurs soumis à Solvabilité II en France fin 2024 (n°173) et France Assureurs, Les placements de l'assurance en 2024 : placements obligataires majoritaires ; après mise en transparence, obligations souveraines 23,6 % et obligations d'entreprises 34,0 % des placements totaux [lien · lien]
- EBRI/ICI, 401(k) Plan Asset Allocation, Account Balances, and Loan Activity in 2023 : 75 % des actifs des plans 401(k) investis en actions fin 2023 (fonds actions, actions de l'employeur et poche actions des fonds à horizon) [lien]
- France Assureurs : rendement moyen des fonds en euros, net de frais de gestion, de 2,60 % en 2024 comme en 2025, mais d'environ 1,9 % par an en moyenne sur la période 2015 à 2024 (point bas à 1,3 % en 2020 et 2021), avant prélèvements sociaux [lien · lien]
- Insee-Notaires, Indice des prix des logements anciens : +27 % du T4 2015 au T4 2025 en France métropolitaine, soit +2,4 %/an ; rendement locatif brut moyen de 4,5 à 5 % dans les grandes villes (Lokimo/DVF 2025), soit environ 3 % net de charges, taxe foncière et vacance, avant impôt. Total cohérent avec le TRI 15 ans du logement calculé par l'IEIF (5,2 %/an) [lien · lien]
- CAC 40 dividendes réinvestis (indice Gross Return), du 31/12/2015 au 31/12/2025 : environ +9,1 %/an ; mesuré via l'ETF Amundi CAC 40 (FR0007052782, capitalisant), ×2,33 net de frais, soit +8,85 %/an. Hors dividendes, l'indice nu ne progresse que de +5,8 %/an [lien]
- EY, Baromètre du capital-risque, bilan 2025 (7,4 Md€, 618 opérations) et PitchBook-NVCA, Venture Monitor Q4 2025 (339,4 Md$) : soit 0,25 % du PIB français contre 1,10 % du PIB américain [lien · lien]
- Preqin, 2025 : les fonds de pension constituent le premier segment d'investisseurs institutionnels des fonds de capital-investissement, avec environ 35 à 40 % des engagements mondiaux [lien]
- Exonération totale de la plus-value de cession de la résidence principale (CGI, art. 150 U, II-1°) [lien]
- ACPR, Le choc action sous Solvabilité II : charge en capital de 39 % pour les actions cotées de type 1 (49 % pour le type 2), réduite à 22 % pour les actions détenues à long terme ; la formule standard applique par ailleurs une charge nulle au risque de spread des obligations souveraines des États membres libellées dans leur monnaie [lien · lien]
- Insee, Informations rapides n°79 : dette publique au sens de Maastricht de 115,6 % du PIB fin 2025, soit environ 3 500 Md€ [lien]